• Expo 32 Noël Cuin / 4 Taxis

    Noël Cuin / 4 Taxis - où va le blanc quand fond la neige ?

    Expo 32 Noël Cuin / 4 Taxis

     

     

     

     

    Les invités 

     

    C’est une joie de présenter à la chapelle Saint-Loup le travail de Noël Cuin et ses invités 4 Taxis (Michel Aphesbero et Danielle Colomine), dans le cadre de la programmation L’invité de mon invité.

    Dans où va le blanc quand fond la neige ? il est question de changement d’état et de sens, de mise en lumière et de questionnement transgressif. 

    C’est une longue amitié qui unit d’abord ces trois artistes, cette invitation est l’occasion pour eux de ré interpréter un dialogue sur l’art.

    L’exposition est présentée du vendredi 22 novembre au vendredi 13 décembre. ⌊infos pratiques⌋

      

     

       Télécharger le PDF de cette exposition > ici 

     

     

     

    Expo 32 Noël Cuin / 4 Taxis

    4 Taxis, Michel Aphesbero, Danielle Colomine et Noël Cuin, dans son atelier à Bordeaux

     

     

     

    Noël Cuin pratique tout autant le dessin, la peinture, la sculpture, l’objet ou l’installation. Mixant les médiums, il circule tout aussi librement dans l’histoire de l’art et des idées, les cultures populaires, les références et les champs artistiques. L’hétérogénéité est pour lui un choix délibéré depuis ses débuts. Un positionnement qui lui offre différents points de vue et qui lui permet d’explorer les histoires humaines.

    Noël Cuin a réalisé de nombreux projets en France et à l’étranger, en galerie ou dans le cadre de commandes publiques comme l’oeuvre réalisée en 1992 pour le métro toulousain.

    Il a été exposé dans des institutions majeures telles que le Musée d’Art Contemporain de Bordeaux (1977) à l’UCLA de Los Angeles (1985), à la Fondation Miro à Barcelone (1986) et le FRAC Aquitaine (1992). Ses œuvres sont présentes dans les collections du CAPC et du FRAC Aquitaine à Bordeaux, du Musée d’art moderne de la Ville de Paris et de la Caisse des Dépôts et des Consignations, ainsi que dans de nombreuses collections privées en France et en Europe.

    Noël Cuin vit et travaille à Bordeaux. Il a été est professeur à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux.

     

    4 Taxis, sous titré « le magazine de la cambrouse internationale », c’est d’abord une revue créée à Bordeaux en 1978 par le duo d’artistes Michel Aphesbero et Danielle Colomine. C’est aussi un mode de vie et de travail où chaque ville,  (Berlin, Barcelone, Bordeaux, Los Angeles, Madrid, Sao Paulo, Séville) est le sujet de recherche et d’exploration vers la construction d’oeuvres polymorphes mêlant éditions, événements et installations in-situ. 

    En 1989 les deux artistes proposent un « atelier nomade » pour les étudiants de l’École des Beaux-Arts de Bordeaux, une forme d’enseignement de l’art qui s’articulerait sur l’expérience de 4 Taxis. Le projet Pensée nomade, chose imprimée débute à Séville en 1989 auquel se joindra un autre enseignant, Jean Calens. Dans chacune des villes où s’installent ces ateliers nomades, l’espace de la ville devient l’atelier où il est question de rencontres mêlant cultures populaires, immersion locale et travail plastique.

    Pensée nomade, chose imprimée qui regroupe des enseignants, des artistes et des étudiants, des conditions et des inventions à fait l’objet d’un livre parut en 2014. PNCI histoire d’un atelier nomade de l’école des beaux-arts de bordeaux 1989 - 2013.

     

     

     

     où va le blanc quand fond la neige ? 

     

     

    Chaises, bancs, tables, verre, assiette, couverture et voile, un livre, des pupitres.   

    Dans les œuvres de Noël Cuin un répertoire d’objets ordinaires liés à des fonctions vitales simples, ce qui ne se remarque pas au premier regard, tant leur apparence et leur mise en espace déplacent leur usage. 

    La table ronde accompagnée d’un fauteuil installés par 4 Taxis invitent eux à s’asseoir là en toute simplicité. 

    (Et puis peut-être des mouches. 

    Elles seront peut-être encore là au moment de l’exposition tournoyant dans l’espace.)

     

     

     Expo 32 Noël Cuin / 4 Taxis

    N. Cuin.1/ Sans titre : Réf./s : Un repas de lumière, installation sol et mur, stuc, video. 2 / Sans titre : Réf./s : Réfectoire, installation sur mur, fer forgé, vitrail.

     

      NOËL CUIN  

     

    Des œuvres dessinées émane un sentiment d’étrangeté malgré la familiarité des motifs, un mystère qui tient à leur « façonnage ».

    Parfois un objet est posé sur la bordure intérieure du cadre. Dans les marges peut venir se glisser un dessin comme un commentaire discret, une suggestion qui invite à la possibilité d’un récit.    

    Il y a là des voiles, des rideaux, des niches...

    L’assiette hors de proportion, monumentale, comme retenue dans la paroi, s’anime discrètement d’un liquide qui jamais ne la comblera. 

    La table immense, parallélépipède évidé supporte un verre géant couché en travers. Toutes les soudures sont couvertes à la feuille d’or, comme si le geste technique nécessaire à sa construction, à sa stabilité devait être sacralisé. 

    Un grand monochrome, feuille d’or plissée, évoque dans la chapelle une icône, mais qui aurait évacué toute représentation.

    Une salle dessinée en lignes de fer forgé suivant une rigoureuse perspective accueille une table et ses bancs, le tout en vitrail. Disposition, proportions et matériaux font résonner un silence monastique.

    La lumière joue sa partition sur les pupitres, projette ses ombres qui dessinent et écrivent l’espace : 

    NOLI ME TANGERE

    (NE ME TOUCHE PAS)

    Impalpable certes, mais attirant, fascinant. 

    De fait ça touche, ça vient achopper. 

    La pièce en vitrail pourrait évoquer la Cène. Il manque cependant l’essentiel : la frontalité de la table qui permet de déployer les figures des acteurs absents. Pas de place. 

    On peut alors en rester au lieu monastique étant donnée la sobriété des formes et des couleurs. Le banc et les absences sont face à face, la table-vitrail est tachée...

    L’autre table porte un verre à vin : figure simple dont le sens premier d’un verre renversé pourrait marquer elle aussi la fin d’un repas, motif qui aurait pu être tiré de certaines natures mortes hollandaises. 

    Sauf qu’il n’y a qu’une structure évidée, sans plateau, donc pas vraiment table, mais plutôt socle d’un verre hors de proportions et donc hors d’usage. Lui, géant fragile couché en travers comme s’il avait chuté là, venu dont ne sait où, intact. Gisant. 

    Verre et assiette comme sacralisés à la fois par le lieu et leurs dimensions, pourraient faire écho à quelque récit biblique comme les Noces de Cana sauf, que vides à tout jamais, ils le mettent en déroute. 

    Pas de miracle: pas de vertu prodigieuse qui pourrait nourrir le monde. 

    Pas de Dieu, pas de saints et pas d’or véritable non plus pour le vaste monochrome en plis. Cet or là est une couverture de survie.

    Le sens s’échappe dès qu’il affleure. 

    NOLI ME TANGERE

    Ne me touche pas, ne me séduis pas. 

    Ne me touche pas, ne m’émeus pas.

    Ce qui pourrait être une recommandation pour l’artiste lui même : n’en reste pas là, déplace toi. 

    Pour le spectateur: n’en reste pas là, déplace toi.

    L’escalier mène à des eaux boueuses et agitées. Le regard pourrait-il être emporté, noyé à trop vouloir s’y plonger ?

    Dans l’atelier de Noël Cuin : 

    TANGE ME

    TOUCHE MOI

    Un tableau : une inscription noire sur fond blanc. 

    Attiré l’œil intrigué s’approche et découvre que la graphie élégante est constituée de mouches fixées à la surface.

    Répulsif, rebutant voire plus.

    Fascinant aussi.

    Les objets de natures diverses, d’une technicité savante sont autant d’oeuvres qui jonglent avec l’attirance, la séduction, parfois la répulsion, transcendées par un détail comme une jointure à la feuille d’or, ou une échelle monumentale. Elles partent des choses ordinaires dans lesquelles se glissent subrepticement comme un déjà vu, déjà entendu, quelques bribes de mythes lointains qui ont traversé les époques. Œuvres d’art elles sont des miettes, des résidus de l’Histoire voués aux glissements de sens que viennent leur conférer le moment et le lieu de l’exposition. 

    Ainsi d’une couverture de survie comme une icône qui en 2019 répercute une histoire contemporaine à vif.

    Claire Paries

     

     4 TAXIS 

     

    Sur une table circulaire un livret est déposé.

    Un fauteuil pour s’asseoir et prendre le temps. 

    Il s’agit de la réimpression d’un livre pour enfant conçu en 1920 par l’artiste russe El Lissitzky1 à Vitebsk, publié à Berlin en 1923 : Histoire de deux carrés

    La première présentation à la galerie du Triangle à Bordeaux de cet objet, projet réalisé par 4 Taxis, date de 1990. 

    Il s’agissait alors d’une réédition de l’ouvrage sur papier recyclé en le « régénérant » grâce à l’informatique « ce que n’aurait pas renié El Lissitzky, artiste ingénieur, enthousiaste et fasciné par de nouvelles techniques [...] aujourd’hui sûrement accro au Macintosh et colle Super Glue 3 » M. Aphesbero et D. Colomine. 

    Communiqué de presse de l’exposition 4 Taxis El Lissitzky Proun2 à la galerie du Triangle, Bordeaux, 1990.

    Une injonction empruntée à la première page du livre était rappelée dans le communiqué de presse: « Ne lisez pas, prenez du papier, des bâtons, des blocs de bois; pliez, coloriez, construisez ». 

    Un appel à se « transformer formellement, en transformant les conditions de sa préhension » 

    (Yves-Alain Bois)3

    Le livre d’El Lissitzky était destiné à la diffusion et visait des vertus éducatives, créatives. 

    Loin de vouloir être « sacralisé » en objet d‘art il se voulait un appel à l’invention des lecteurs eux-mêmes. 

    L’exposition en 1990 par 4 Taxis de la re/création en plusieurs exemplaires du livre d’El Lissitzky pouvait-elle constituer un appel à résister à la réification des œuvres d’art figées par les musées ou soumises aux fluctuations des cotes d’un marché hors de prix ? 

    Voulait-elle rappeler aux artistes que l’œuvre d’art peut être modeste : proposition appelant à la liberté d’invention d’un lecteur ?  

    2019. 

    L’unique exemplaire présenté ici aujourd’hui, pourrait-il presque a contrario, restituer une certaine aura d’œuvre d’art au fac-similé, un siècle après son invention par El Lissitzky ? 

    La modestie de l’objet pourrait-il suggérer que le prix de l’œuvre d’art n’est pas dans l’éclat, la richesse, l’opulence des matériaux employés ou dans une technologie toujours plus sophistiquée, ce qu’affectionne particulièrement notre époque néo-libérale ?

    Les quelques pages produites juste dans l’après guerre 14-18 pourraient-elles rappeler à notre monde chaotique l’engagement politique de bien des artistes, leur capacité à projeter un futur au monde ? 

    Le livre lie formes abstraites et typographie. Les mots, les phrases (en russe) sortent de l’horizontalité de la lecture au profit d’obliques et de verticales, de dispositions fluctuantes pouvant à elles seules faire « image ». 

    De même les variations de dimensions des lettres sont signifiantes.Très peu de pages et un texte en peu de phrases. 

    L’objet donné à la consultation sans traduction se réduit pour nous à des formes en noir et blanc avec la seule rupture d’un rouge émanant d’un des deux carrés. 

    Nos rétines peuvent-elles accepter un récit réduit à des formes géométriques abstraites à l’opposé de nos habitudes, celles de la volubilité des images réalistes, descriptives que tout un chacun produit, regarde, consomme quotidiennement?  

    Comme un silence imposé, une pause qu’il faut suspendre parce que l’objet raconte une histoire inaccessible ici du fait même de l’alphabet russe.

    Peut-on alors légitimer son propre récit intérieur, incertain, le partager avec d’autres ? 

    Quant aux deux meubles bon marché de ce 21e siècle ils ne sont pas sans faire écho formellement à l’héritage 

    des artistes / architectes / designers / sculpteurs / peintres tout à la fois dont a fait partie El Lissitzky dans les années 1920-1930. Ceux qui ont rêvé un art qui se dépasse lui même pour penser en terme plus global d’espaces à vivre, à habiter, d’objets accessibles à tous. 

    Utopie aujourd’hui égarée en ce faux-semblant porté par le profit, la seule rentabilité du capitalisme ?   

    La table est-elle ronde parce qu’ainsi elle est synonyme d’échange, de discussion ?

    La table ronde est-elle jaune comme un écho au carré rouge « personnage » principal du livre, comparse des deux autres dans le trio des couleurs primaires. 

    Mais pourquoi jaune et pas bleue ? 

    Pas bleue parce que trop Ciel ? Trop « lieu du divin » banni par l’avant-garde russe au profit de l’espace blanc, espace de lévitation, d’envol pour l’homme du futur. 

    Pour le bleu ? On s’assiéra dessus.

    «La production d’oeuvres d’art de 4 Taxis ne se cristallise pas sur des pièces « finies » (on ne s’interdit pas d’en produire), mais plutôt sur la faculté de libérer des territoires, d’articuler des positions esthétiques instables.»...

    Ils offrent ici la mise en situation d’une œuvre sortie du contexte du musée, de l’histoire de l’art et la portent vers un public nouveau dans un dispositif de présentation qui encourage à une appropriation libre entraînant de multiples questions.

    Doit-on s’en tenir à une orthodoxie des œuvres dans l’Histoire ?  

    Un siècle après le sens d’une œuvre peut-il être renouvelé, reconduit ? 

    Peut-on défaire les nœuds qui relient l’œuvre à son origine pour les lier ailleurs, autrement, au présent ?

    Claire Paries


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     
     

    1/ El Lissitzky (1890-1941) est un artiste de l’avant garde russe, ingénieur, typographe, architecte, designer et peintre. Il se concentra sur la création d’un langage formel, universel et accessible à tous. Avec Malevitch, il a élaboré un nouveau langage, le suprématisme révolutionnaire utilisé dans différents domaines artistiques (architecture, peinture, design, théâtre, céramique, en théorie de l’éducation, en propagande).

    2/ Proun : (projets pour l’affirmation du nouveau). En 1923, à la grande exposition d’art de Berlin, El Lissitzky réalise un « Espace Proun ». Les murs blancs d’une chambre ouverte accueillent des scansions rectangulaires obliques, horizontales, verticales et des éléments en relief renforcent le rythme spatial. Le spectateur quitte à jamais sa vision rituelle. Il ne fixe plus un tableau bien délimité. Il vit dans l’oeuvre même, obligé de décrypter les interactions des différentes composantes d’un espace architecturé avec maîtrise

    3/ Yves-Alain Bois est historien de l’art, commissaire d’exposition et critique d’art. Lissitzky, Malevitch et la question de l’espace, thèse de 1977.