• Expo 26 Goodger Parole d'exil

    Steph Goodger, Parole d'exil, Nos Royaumes perdus

    Expo 26 Goodger Parole d'exil

     

    L'invitée et son invité

     

    J’ai invité l’artiste anglaise Steph Goodger qui présentera lors de cette exposition Nos Royaumes Perdus, une série de peintures, The Twilight Kingdom / Le Royaume Crépusculaire. Le thème de ce travail est la Jungle, le camp des réfugiés et migrants à Calais, fermé en octobre 2016. 

    L’ exposition est également l’opportunité d’inviter un jeune réfugié, pour témoigner de son parcours à l’aide de documents audios et photographiques.

     

    Exposition du 1er au 14 décembre : 1ère semaine, samedi et dimanche de 15h à 18h, du mardi au vendredi de 10h à 12h et de 14h à 18h. 2ème semaine : samedi et dimanche, de 15h à 18h, mardi, mercredi et jeudi de 14h à 18h Nocturnes : les mardis et jeudis jusqu’à 21h. 

     

                   + Télécharger le PDF de l'exposition > ici                  

     

     

                 

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     Vues partielles de l'exposition, rencontres avec Steph Goodger.

     

     

    Steph Goodger née dans le Kent en Angleterre, obtient une licence en arts plastiques en 1995 et un diplôme de Master of Arts en 1999. Elle s’installe en France en 2004. En 2016, elle est sélectionnée pour le John Moores Painting Prize. En 2014 elle reçoit The South of England Prize et le Winsor and Newton Painting Prize en 2013. Elle participe à de nombreuses expositions autant en Angleterre qu’en France. 

    L’artiste vit à Bordeaux et partage son atelier en deux espaces distincts qui se complètent : le plus grand espace donnant sur la rue où la lumière propice d’une baie vitrée éclaire toujours un grand tableau en cours et l’arrière boutique où la table supporte entre les tasses et les crayons, les documents, les petits tableaux et les esquisses.  L’odeur de la peinture à l’huile lie intimement ces deux espaces. 

    L’artiste interroge le passé comme un « endroit où aller voir plus clairement le monde dans lequel je vis ». Chaque sujet quelle choisit de peindre est objectivé par sa peinture et prend une valeur universelle.

     

     

    « Je veux finalement partager comment je suis touché par l’intensité des événements, à la fois historiques et actuels.»

    C’est aussi pour cela que Steph Goodger invite pour cette exposition un homme jeune, migrant, hébergé dans une famille à Bordeaux, anonymé ici pour des raisons politiques, une Parole d’exil.

    L’exposition se construit dans l’articulation des photographies dérobées durant un long voyage et les peintures choisies par Steph Goodger pour la résonance qu’elles peuvent porter face à ce destin particulier. Une conversation enregistrée entre eux deux permet d’accéder au récit de cet exil forcé depuis la Guinée, détourné de ses buts initiaux par des évènements tragiques. Un trajet forcé et subi en souffrances extrêmes jusqu’à l’instabilité d’une situation infligée  «comme sur un coup de dé» par l’administration.

    La chapelle Saint-Loup est le lieu de la rencontre du témoignage d’un parcours singulier et de la trajectoire d’une peinture qui traverse l’histoire et nos questions contemporaines. 

     

     

    Expo 26 Goodger Parole d'exil

     

    Expo 26 Goodger Parole d'exil

     

    Expo 26 Goodger Parole d'exil

    1/ Pandemonium II (triptych) , 120 cm x 360 cm, huile sur toile, 2009 -10.  2/ Twilight Kingdom/Le Royaume Crépusculaire I, 60 cm x 84 cm, huile sur toile 2017. 3/ Twilight Kingdom / Le Royaume Crépusculaire VII, 60 cm x 84 cm, huile sur toile, 2017.

     

     

    Steph Goodger est peintre engagée dans l’histoire, autant de faits contemporains comme ceux concernant la destruction de la «Jungle» de Calais mais aussi des faits plus anciens comme ceux de la Commune de Paris* portés par des photographies marquantes. La série Twilight Kingdom, évoque un temps crépusculaire, paysage de la destruction d’un pauvre royaume d’attente où la peinture remplie l’absence de ses habitants. 

    D’autres tableaux comme dans la série Boxcar de 2014, ou dans le tableau intitulé Artlices of war de 2017, réalisé à partir du reliquaire de Nicolas Kohl et baptisé Vitrine de l’année terrible, évoquent les restes d’une autre histoire humaine. 

    Des récits littéraires et poétiques accompagnent et nourissent le travail de Steph Goodger, Moby Dick, d’Herman Melville paru en 1851, a pu donner lieu à des œuvres intitulées Inferno Séries où l’artiste y construit un lien avec d’autres textes plus anciens de l’Enfer de Dante. Les tableaux de Steph Goodger sont composés comme les théatres dont nous serions les spectateurs d’une scène en transformation que seule la peinture produit. 

    Certains textes, la poésie de T.S. Eliot ou encore Joseph Conrad sont un point d’appui à une réflexion sur l’universalité des faits temporaires, qui forcent à une pensée sur notre humanité contemporaine.

    Voir le site de Steph Goodger

    *L’exposition Le fantôme de la peinture, avec Julian Rowe, à la Galerie Rezdechaussée à Bordeaux du 23 novembre au 16 décembre 2017.

     

     

    Expo 26 Goodger Parole d'exil 

     

    Expo 26 Goodger Parole d'exil 

       Photographie 2016                                                                                                                        Photographie 2016    

     

     

    D’abord touché par la peinture de l’artiste, le jeune homme,  a accepté d’incarner son anonymat pour raconter une partie de son histoire.

    Le temps passé ensemble, devant les tableaux de Steph Goodger, résonne comme un échange de ce qui a été vécu par l’un et de ce que perçoit l’autre. Quand l’individu rejoint par force l’histoire, quand la parole singulière rejoint l’humanité.

    Les photographies ont été prises par le passeur comme s’il avait besoin de « documenter » le trajet en pick-up, le travail forcé, et aussi l’apprentissage de l’arabe auquel il contraint les migrants. 

    Un jour d’un « peu d’égard » il leur montre les très nombreuses photographies ainsi rassemblées dans son téléphone portable :  

    «Comme on travaillait bien pour lui, le passeur avait gagné un peu d’argent. Il était content, il dit tient voici vos photos. »

    Le fait que son tortionnaire garde ainsi par devers lui toutes les images de son calvaire comme si de rien n’était, sans qu’il sache bien pourquoi l’insupporte. 

    Prétextant un mail à envoyer à sa famille il risque le tout pour le tout, se fait prêter l’appareil et « s’empare » de toutes les photographies en les transférant sur un compte externe, un « nuage » de l’internet. Il songeait originellement à les détruire mais se ravise en pensant qu’il pourrait être tué. 

    Arrivé en France il se trouve ainsi avec une cinquantaine de photographies dont quelques unes nous sont confiées aujourd’hui.

     

     

                                                                                          

     

     
     

    Nos royaumes perdus

     

     

    L’art du 21° siècle aidé des techniques toujours plus performantes de la photographie, de la vidéo ou du son, interroge la société, le politique sous forme d’installations protéiformes, de réalisations proches du documentaire ou en sollicitant le social, les uns les autres, en les intégrant à l’expérience du faire œuvre d’art. 

    Rares voire exceptionnels sont les artistes qui le font par le seul biais de la peinture. Très peu semblent vouloir se confronter à l’actualisation de ce qu’a été la peinture d’histoire, le grand genre de la peinture entre 17° et 19° siècle et comme disparu. 

    Steph Goodger, jeune peintre anglaise, est de ceux qui exercent leur liberté d’artiste à témoigner du présent ou de moments historiques passés dans la tradition d’une relation aux textes poétiques et littéraires, réinventant ce genre perdu. 

    Une toile de dimensions monumentales pour des couleurs de cendre traversées d’énergiques barres en noir de fumée rongé d’éclats lumineux, appuyées les unes aux autres mais déjà en bascule, promises à l’effondrement. Encore construction de bois, abri qui n’est plus habité que de rougeoiements chatoyants : une incandescence en nuances jusqu’au blanc jauni étalé en presque transparence.

    En d’autres des gris balayés emportant en eux quelques rosés ou verts tendres d’où émergent des rectangles bleus. Un Mickey-Minnie ou autres effigies, des tissus en carreaux ou blancs renversés par une matière dense sillonnée d’un mouvement horizontal : une inondation. 

    Un sol envahi de taches pêle-mêle, des restes difficilement qualifiables. En arrière plan des rougeoiements encore. Des balafres jetées en désordre, grises, noires, oranges et jaunes s’emportent au dessus de surfaces vivantes d’un bleu électrique agité de blanc et incisé d’inscriptions gravées dans l’épaisseur de la pâte. 

    Des montées en matière de la couleur jetée avec vivacité jusqu’à la véhémence parfois pour témoigner de la destruction de la « Jungle »de Calais en octobre 2016 sur décision du gouvernement français.

    Allant à l’encontre de cette réputation du lieu comme exercice de la « loi du plus fort » Steph Goodger montre le moment de l’incendie de ce qui dans ce camp avait été organisé par des migrants aidés d’humanitaires. Ensemble ils avaient construit avec les moyens du bord des cabanes comme lieux de l’école, du jeu, des soins médicaux, du coiffeur et autres structures nécessaires à une vie humaine restituée et partagée malgré l’illégalité et l’extrême précarité. 

     

    Parole d’exil.

    Ici le récit d’une situation personnelle intenable, liée à la situation politique de la Guinée qui force à l’immigration pour un pays choisi : l’Algérie. Une route émaillée de rackets et d’accidents de parcours qui obligent malgré la connaissance de l’instabilité et du danger extrême, à dériver jusqu’à la traversée du désert libyen, puis de la Méditerranée, l’Italie jusqu’en France pour le moment. 

    Devenir migrant : une errance à marche forcée qui ne connaît plus son propre point d’arrêt.

     

     

    Des wagons de bois isolés et immobilisés sur des voies ébauchées dans la neutralité de fonds blancs. Des portraits singuliers à chaque fois qui renvoient au trouble d’un souvenir tragique : l’acheminement des populations juives entassées, affamées, asphyxiées,vers les camps de la mort dans ces wagons de marchandise, durant la seconde guerre mondiale. 

    Steph Goodger peignant l’objet du voyage réveille en nous bien des images enfouies liées aux drames successifs d’autres déplacements de peuples obligés à l’exil, depuis le 20° siècle. 

     

    Parole d’exil. 

    Ici des photographies. 

    La traversée du désert libyen se fait en Pick-up. Le passeur dans un souci de rentabilité entasse un maximum de personnes. Pour éviter de tomber, des bâtons coincés contre les bords pour se tenir alors que les jambes pendent dans le vide. 

    Choir équivaut à être abandonné à la chaleur, la faim, la soif, au banditisme, condamné à mourir. 

    L’obligation pour les migrants de construire leur propre embarcation, puis de la mettre à l’eau : ils savent bien qu’elle ne peut accueillir le nombre de passagers censés embarquer et qu’elle n’est pas étanche mais il n’y a plus de possibilité de recul. Ils sont ainsi « jetés à l’eau ». 

     

    Les yeux ne sont pas ici
 

    Il n’y a pas d’yeux ici
 

    Dans cette vallée d’étoiles mourantes


    Dans cette vallée creuse
 

    Cette mâchoire brisée de nos royaumes perdus

    En cet ultime lieu de rencontre
 

    Nous tâtonnons ensemble


    Evitant de parler


    Rassemblés là sur cette plage du fleuve enflé

     

    T.S. Eliot – Les Hommes creux (The Hollow Men,1925) Extrait. 

    Texte qui a donné son titre à l’exposition.

     

     

     

     

     

     

                                                                                   

                                                                                                              

     

     

     

    « (…) on avait plus la force de faire nos activités (…) on a travaillé deux, trois, quatre mois comme ça (…) on avait plus la force donc il est reparti encore au Niger pour chercher d’autres personnes (…) pour se débarrasser de nous il a contacté un passeur qui est libyen qui fait la traversée de la Méditerranée (…) »

    « (…) C’est ce passeur là maintenant qui nous a mis dans un trou où on a fait encore une semaine d’attente pour que le passeur ait le zodiac pour la traversée de la Méditerranée(...) »

    « (…) Ils ont creusé un trou sur le sable ; à côté de la mer il y a que le sable, ils ont creusé un trou (…)  7 mètres de longueur et 5 mètres de largeur et à peu prés 3 ou 4 mètres de profondeur (...)

    (…) 122 personnes dans ce trou (…) 122 personnes dans ce trou (…) »

    « (…) où parfois les passeurs libyen ils envoient l’eau potable, parfois on buvait l’eau salée de la mer (... )

    (…)  ils envoient par exemple pour 122 personnes 10 ou 20 miches de pain (...) 

    (…) Tu manges ça c’est tout, juste pour augmenter tes heures de survie. (…)  

    (…) Tu manges un petit morceau de pain et tu bois une ou deux gorgée d’eau ça va(...)

    (…) On s’est solidarisé (…) Le jour où on a rien quelqu’un sort du trou pour aller puiser l’eau salée de la mer (…) »

    « (…) J’avoue aussi on restait deux ou trois jours de plus dans ce trou, personne n’allait survivre.(...) »

    « (…) Mais de toutes façons si vous ne voulez pas partir dites le nous on va vous mettre en prison et on va prendre d’autres groupes qui veulent partir (...)

    (...) Si t’es prisonnier en Libye c’est la mort, c’est l’enfer quoi (…) 

    (…) tous les matins ils te frappent à mort pour t’obliger à appeler si t’as une personne ; appeler cette personne pour que la personne verse l’argent pour te libérer (...) 

    (…) si t’as pas un numéro à appeler pour demander de l’argent ils te vendent pour que tu deviennes esclave à une personne pour t’occuper de sa plantation ou devenir manœuvre dans une construction (...) »

    « (...)Tu montes avec rien, y’a rien, pas de pièce d’identité, rien. (…) Tu donnes tout avant de monter dans le bateau. On est parti on avait rien. Ils prennent tout sur toi. Tu montes comme ça.(…) Pour qu’on ne soit pas identifié (… ) Ils nous prennent tout.(...) »

    « (…) Y’en a qui nous on dit

    on reste en Libye on est mort. (...) 

    (…) Sur la mer on est mort (...)

    Allons-y. Si le bateau coule ok de toutes façons le jour est arrivé pour mourir,

    mourir c’est pas grave (...) »

    « C’est un voyage inimaginable de l’enfer que je n’ai jamais pensé dans ma vie. »

     

     

     

     

     

     

     

     

    Pour accompagner cette parole, ce récit, Steph Goodger a choisi deux peintures de grandes dimensions regroupées sous le titre Pandemonium (terme qui évoque la capitale imaginaire des Enfers). 

    L’une appartient à une série à propos de L’enfer de Dante (1472) l’autre de Moby-Dick d’Herman Melville (1851). 

    Claire Paries

     

    Entre l’idée


    Et la réalité


    Entre le mouvement


    Et l’acte


    Tombe l’Ombre

     

    Car Tien est le Royaume

     

    Entre la conception

    
Et la création


    Entre l’émotion


    Et la réponse


    Tombe l’Ombre

     

    La vie est très longue

     

    Entre le désir


    Et le spasme


    Entre la puissance

    
Et l’existence


    Entre l’essence


    Et la descente


    Tombe l’Ombre

     

    Car Tien est le Royaume

     

    Car Tien est

    
La vie est


    Car Tien est

     

    C’est ainsi que finit le monde


    C’est ainsi que finit le monde


    C’est ainsi que finit le monde


    Pas sur un Boum, sur un murmure.

     

    T.S. Eliot – Les Hommes creux (The Hollow Men,1925) Extrait.